Il avait coutume de m’appeler « Lou ». Le nom que je lui avais donné au tout début. Avant l’habitude, les habitudes. Il aurait dû se contenter de cette information, ce con de connard friqué !

C’est même pas pour le fric que je me suis retrouvée là. J’avais de l’affection pour cette contemplation du vide dont il était capable, ce rien. Remarque, y aurait pas eu tant de vide s’il n’y avait pas eu tant de fric. Tout ce qui le touchait, comme le veut une certaine idée du luxe, a une histoire, une origine, une noblesse, traçabilité de mon cul. Mais qu’est-ce qu’on en a à foutre !? Y a rien sous l’écrin. L’étui est vide.

Tu t’es cru exceptionnel, tu t’es pris pour un grand cru parce que j’ai souri quand je t’ai laissé posséder mon cul, mais mon pauvre, j’ai fait pareil avant… T’as pris tes aises, t’as gagné en confiance parce que je t’ai laissé croire que je m’habituais à toi et forcément toi, c’est vite monté dans les vapeurs de cigare de ton crâne de plouc bien sapé, jeune PDG de mon cul, fils à papa de merde. Tu confonds amour et whiskey de trop. 16 ans d’age ta daube amère… tu devrais méditer là-dessus car je suis plus proche de l’age de ton liquide mal jauni que tu ne l’es de la maturité sentimentale qui y correspond.

Je pense que tu la sens maintenant la vraie amertume. Pas celle qu’on se met en bouche en consommant les produits rares et chers, les liqueurs et fumées, que tu achètes aux aéroports déshumanisés que tu adores fréquenter, pas celle non plus que tu rêverais de me faire goûter pour te prouver que ça brûle en moi, que je veux manger ton corps comme les chrétiens leur Dieu à la con, que j’irai jusqu’à te laisser finir dans ma bouche pour mon propre plaisir.

Au moment même où je me dis tout ça, je pense que tu n’as pas encore mesuré le degré avec lequel tous tes sentiments futurs seront teintés de ce lot de couleurs tristes, de vague à l’âme. Tu n’en ressortiras pas indemne. En même temps, fallait respecter le contrat. Non je ne suis pas une pute, non non… on en a parlé mille fois, je sais ce que tu me répondrais mais pour le moment, tu ne peux plus parler mon grand alors c’est moi qui dicte. Je ne suis pas une pute mais j’avais mis les choses bien au clair. Il y a des moments qui sont à moi, où tu n’as pas le droit ni d’entrer, ni de voir, ni même d’imaginer ou avoir des idées. C’est pas un jardin secret… et puis va te faire foutre…

Mes pensées qui te sont destinées en ce moment ne sont pas la preuve que je me tourne vers un passé proche ou lointain, non. Tu n’as jamais existé à mes yeux. Tu as servi. Tu t’es servi aussi un peu, comme tu as pu, comme j’ai voulu te laisser faire. Au contraire, mes pensées pour toi maintenant sont la preuve supplémentaire que je suis définitivement tourné vers autre chose, franchement j’appellerais pas ça l’avenir non plus. A moins que je n’y sois allé trop fort… Mais tu l’as cherché mon grand, tu l’as cherché. La moquette avait beau être épaisse, je savais que tu étais derrière cette foutue porte. Ce qui m’a surpris en l’ouvrant c’est de ne trouver personne à ma hauteur, rien à voir… à croupi que tu étais tellement que t’es con. T’as bien dû la coller à la porte ton oreille pour entendre tu ne sais même pas quoi, t’as bien dû la retenir ta respiration à la con, tu t’es même excité je suis sûr. T’as dû avoir l’impression que tu allais enfin te rapprocher de moi. Je la vois d’ici ta stratégie fineaude mais connard je suis pas ta secrétaire, même si j’ai plus de sympathie pour elle que pour toi : tu t’es dit que tu allais glaner des infos, être patient, recoller les pièces du puzzle de mon histoire et qu’en même temps, forcément ça allait te permettre de te rapprocher de mon âme effacée, de me comprendre.

T’es amoureux connard et t’aurais jamais dû.

Et ça veut jouer les grands garçons, ça dit même : « t’inquiète pas, je suis un grand garçon »… ah non, ça, je m’inquiète pas. Mais t’es pas un grand garçon… T’es aussi mou que sûr de toi. T’es aussi faible que déterminé. Tu ne te mènes nulle part. Tu te rends compte de ce que tu as fait ?! Allez, ça suffit, j’ai consacré suffisamment de temps parler de toi.

Alors oui, quand la porte s’est ouverte et que je t’ai trouvé comme le con que tu es, agenouillé, une main sur la chambranle et l’autre en écouteur sur ton oreille, plié devant moi dans ton costard gris, sur une moquette gris plus clair, position où on l’on voit la calvitie de ton père te pousser sur le sommet du crâne, j’ai pas eu d’hésitation. De toute façon, j’avais prévu de te le balancer dans la gueule le pied de la lampe en métal. Pour que tu comprennes, que tu sois marqué, que tu aies honte et que tes faux rapports sociaux dans ton sale quotidien pourri de PDG de merde te rappellent chaque fois que c’est moi le maître à bord. Je voulais que ça soit marqué sur ta gueule, non pas que tu m’appartiens – j’en ai rien à foutre – mais que tu m’es totalement soumis. Et je ne te parle pas d’un rapport de soumission joué où l’on se découvre l’un l’autre. Je ne suis pas de race canine mais féline et de moi tu ne peux rien avoir. Je te piétine dans le seul intérêt de te remettre à ta place de con qui a dépassé les limites.

Seulement voilà, ton zèle t’a mis à genou et j’ai heurté d’un coup sec le haut de ta tête… Je t’aurais bien fait demander pardon mais tu t’es écroulé de suite. Ton pitoyable regard ne me hantera pas non plus, tes yeux écarquillés qui disaient déjà que tu allais m’expliquer. Explique à la moquette comment tu baves dans les vapes !

Je plains ta mère d’avoir mis au monde un truc aussi insignifiant que toi. Moteur de la société, employeur, respecté… tout ce qu’il faut tu l’as. Mais si t’as jamais réussi à percer mon regard c’est parce que tu ne sais pas ce que c’est que l’intime. Ca c’est pas lié à mon existence de femme carapacée, ni à mon vécu ou mon enfance. C’est lié au fait que tu n’as jamais consacré une minute de ton existence à l’âme humaine d’un autre que toi et que du coup la tienne te semble la seule possible. Mais à l’intérieur tu dois avoir quelque chose comme 9 ans et demi. Et demi parce que t’es le dernier de la famille. C’est toi l’américanisation des esprits. C’est toi la vacuité de l’être, c’est toi le curiculum vitae monté sur jean-marie weston.

J’aurais peut-être pas dû fermer à clef les deux portes du couloir après t’avoir assommé comme une merde. J’ai failli rire, je te l’ai dit ça, que j’ai failli rire ? Non mais rire spontanémént. T’aurais été heureux de voir ça tiens, t’aurais enfin eu l’impression de toucher le soleil. Mais j’ai pas ri finalement parce que je calculais mécaniquement la suite. Cette chambre d’hôtel où je suis maintenant, les clefs, les moyens de transports, les seules affaires qui me tiennent à cœur. Faut penser à peu quand on a rien mais faut y penser bien.

Peut-être que d’ici une paire de jours t’auras pas réussi à ouvrir les portes, que personne ne se sera demandé ce qui se passe, on est tellement distants chez vous et c’est tellement charmant. Tu ne remettras pas la main sur ton téléphone, ça crois-moi… peut-être que tu seras crevé sur cette belle moquette gris clair dans ton costard gris foncé. Je vois déjà là photo, on dirait du Erwin Olaf. Pis t’as chialé dès ton réveil, dès que tu t’es rendu compte que ça ne serait pas si facile de sortir de là… pas de fenêtre, des portes fermées et bloquées par des chaises… T’as chialé comme un gosse qui commence un caprice parce que tu ne comprends rien. Je ne me suis pas retourné quand j’ai quitté la demeure. J’étais déjà ici dans ma tête, car je connais bien cet endroit, c’est là que je retombe chaque fois.